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07.08.2007

L'inconnu de l'UMP, et du Parti Socialiste, et ...

Une série télé réussit à le citer ; pourquoi les politiques français seraient incapables d'en parler ?

 

df99da34356b3513e1825221cb85bca4.pngAu détour d'une conversation en bonne compagnie, citer John Rawls permet en général de paraître plutôt chic, genre, j'ai suivi des cours de philosophie politique, moi. Heureusement, Aaron Sorkin n'a pas eu peur de ces a priori vaseux. Dans la (très) stimulante série télé The West Wing, il parvient même à justifier une hausse d'impôts voulue par l'administration démocrate de Jed Bartlett, en s'appuyant sur un concept clef développé par l'un des plus grands penseurs de la seconde moitié du XXè siècle. Oui oui, vous avez bien lu, outre-Atlantique, on cite Rawls dans une série télé, qui a néanmoins rencontré le succès.

Et pendant ce temps, en France, rien - ou presque. Rawls est inconnu, aussi bien rue de la Boétie que rue de Solférino. Tout juste si certains parlementaires le convoquent, plus souvent à tort qu'à raison dans leurs débats ; si, les soutiens d'un ancien candidat aujourd'hui porté disparu s'en revendiquaient un temps pour proposer une philosophie politique du centre en France ; et si, sans oser le citer, certains socialistes reprennent en grande partie son argumentation. Dommage.

1. Parce qu'on est au mois d'août, je vous propose de commencer par le léger, avec trois extraits du dix-septième épisode de la saison 4 de TWW, Red Haven's on fire.  

Le contexte : Deux des conseillers du Président sont à l'origine d'un plan fiscal “osé”. Taxer de 1% supplémentaire les 1% les plus riches, pour exonérer certains, sous condition de ressources, de frais d'inscriptions à la fac. Ils sont pris de vitesse par les républicains, qui, comme par hasard, annoncent des réductions d'impôts. Dans toutes les déclarations officielles de la Maison Blanche, fussent-elles aussi insignifiantes que la prise de fonction de l'ambassadeur américain à Budapest (les Hongrois apprécieront, NDLR), les mérites du plan démocrate doivent être loués. Un conseiller du département communication, Will Bailey, encadre les stagiaires chargés de la rédaction des discours.

A priori, c'est pas gagné : 

 

 

Alors Will y va d'un exposé au tableau particulièrement simplificateur (1), qui ne convaint d'ailleurs pas franchement ses protégées :

 

Et enfin, parce que "le guide du parfait républicain" n'est pas franchement un argument très convaincant, Will Bailey abat la carte maitresse, John Rawls et son voile d'ignorance :

 

 
Voilà, pas sûr que les notes seront mieux rédigées, mais mine de rien, c'est toute une politique fiscale qui, d'un coup, se trouve sinon justifiée, au mois inscrite dans un corpus défini.

 

2. Alors, sans faire parler les morts, est-ce que ramener John Rawls dans les débats français actuels ne vaudrait pas le coup ?

Pas besoin d'aller chercher plus loin que la mesure emblématique de ce début de législature, à savoir la loi en faveur du travail, de l'emploi, et du pouvoir d'achat pour se convaincre que la réflexion du vieux sage d'Harvard est encore bigrement d'actualité.

Contrairement aux actions présidentielles dans d'autres domaines, il faut reconnaître un mérite à cette loi : elle est d'une cohérence quasi-implacable. Non, vraiment, chapeau bas la droite : réussir en moins d'un mois, à voter une loi qui résume aussi bien une vision globale de la société -si ce n'est la concession faite à Martin Hirsh de l'introduction d'un "revenu de solidarité active" (art.10)- c'est vraiment fort. Et il n'est pas certain que l'ancienne candidate socialiste à la présidentielle aurait pu en faire autant pour ses idées, ses convictions.

Plus précisément, arrêtons nous sur la question des droits de succession. Henri Guaino, interrogé par Arnaud Leparmentier et Christophe Jakubyzsyn dans Le Monde du 22 juillet sur les risques de reproduction des inégalités qu'elle entraîne, confesse un doute : "Je me suis posé la question", admet-il, avant de s'embrouiller dans un foireux mix entre principe généraux et objections conjoncturelles. Pourtout, le nerf de la guerre est là. Dans quelle mesure ce creusement d'inégalités se fait-il au profit des plus mal-lotis, qui ne sont pas des tire-au-flanc ? J'admets, qu'on puisse, éventuellement y déceler une incitation au travail, sur le mode "bosse, accumule, fais toi ton petit pécule, et le ciel t'aidera". Mais, quand bien même cette mesure permettrait d'atteindre un "score moyen" plus élevé, permettrait-elle une "maximisation du minimum" ? J'attends que l'on m'explique comment.

"Mais tout le monde la veut, cette exonération" m'objectera-t-on. Certes. Sauf que, non seulement la situation de la majorité n'est pas le problème de Rawls, mais surtout, bien peu ont fait un détour (intellectuel, s'entend) par sa "position originelle". Comme invite à le faire Will Bailey dans le dernier extrait, comme Rawls, en contractualiste acharné, invite les parties au "contrat de justice" à le faire, qui accepterait de courir le risque de se retrouver aux plus mauvaises places dans ce système où les cartes ne sont plus jamais rebattues ?

Que l'on ne s'y trompe pas. Loin de Rawls, l'idée d'instaurer l'égalité, et, n'en déplaise à certains, je n'ai jamais ressenti chez Rawls la moindre aspiration à la radicalité. Mais en libéral conséquent, il prône de ne jamais sacrifier la minorité sur l'autel d'une majorité. Et ça, on n'y est vraiment pas.

 

(1) : et oui, Will oublie dans ses calculs un point central : les revenus sont taxés par tranches ; les passionnés américains de la série se demandent comment Sorkin (ou ses scénaristes) ont pu faire une erreur aussi grossière. 


(crédit photo : une version revisitée de la couverture de cet ouvrage, trouvée ici

Commentaires

Le dernier lien ne fonctionne pas...
Sinon, fan de The West Wing de longue date, je suis tout aussi impressionné par la profondeur des débats qui y ont lieu (pas toujours exacts, en effet, mais presque). Sans faire de spoiler, il y a un court plan de coupe dans le dernier épisode de la série, où l'on voit dans le bureau ovale "Il faut défendre la société" de Foucault. Dans le genre cultivé et provocateur en prime-time sur une des principales chaînes télé US...

Enfin, sur Rawls et tout ce courant de philosophie de la justice américaine, il y a une vraie ignorance en France (chez les politiques, mais aussi chez les intellectuels), dont les raisons vont plus loin que la simple paresse (ou antiaméricanisme) intellectuelle, mais je n'ai jamais réussi à savoir exactement quelles elles étaient.

Ecrit par : Markss | 22.08.2007

Le lien manquant est réparé ; quant aux raisons du désamour de rawls, je ne peux que spéculer, également.

Pourtant, sa remise au goût du jour du contractualisme aurait du lui assurer un beau succès au pays de Rousseau !

Ecrit par : article33 | 23.08.2007

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